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02/02/2026

Au carrefour des plaques tectoniques africaine et eurasienne, la Sicile orientale est dominée par une présence qui transcende la géographie physique élémentaire : l'Etna.

 

L'Etna : monographie exhaustive d'un géant méditerranéen

Histoire, géologie et expérience sommitale.

 

L'axe du monde sicilien

Culminant à une altitude variable, actuellement mesurée autour de 3 403 mètres, ce stratovolcan basaltique représente à la fois le plus haut et le plus actif d'Europe.

Il constitue le cœur battant d'une île, un "Axis Mundi" local reliant les profondeurs magmatiques de la Terre aux cieux méditerranéens.

Pour les scientifiques, il incarne un laboratoire géodynamique d'une complexité fascinante.

Pour les poètes, il devient la forge d'Héphaïstos ou la prison d'Encelade.

Pour les habitants, il demeure « 'a Muntagna », une entité maternelle et terrible, dispensatrice de fertilité et de destruction.

Nous traverserons les plus de 500 000 ans d'histoire géologique ayant édifié ce colosse et analyserons l'évolution morphologique incessante de ses cratères sommitaux.

Nous revisiterons les écrits des voyageurs du Grand Tour, d'Alexandre Dumas à Guy de Maupassant, qui ont forgé la légende romantique du volcan.

Nous détaillerons l'expérience physique et sensorielle de l'ascension, telle qu'elle est vécue aujourd'hui par les explorateurs modernes encadrés par des experts.

Enfin, nous plongerons dans le terroir unique de l'Etna, où la vigne se nourrit de la cendre pour produire des vins d'une minéralité sans égale.

L'objectif consiste à fournir une compréhension de l'Etna, intégrant les données scientifiques les plus pointues de l'INGV (Institut national de géophysique et de vulcanologie) avec la richesse culturelle et expérientielle caractérisant l'approche de spécialistes comme Etna3340.

 

Partie I : L'architecture du temps. Évolution géodynamique et géologique

L'Etna forme un édifice composite, un palimpseste géologique où chaque éruption réécrit l'histoire de la précédente.

Comprendre l'Etna d'aujourd'hui nécessite de voyager en arrière jusqu'au Pléistocène moyen, à une époque où la montagne n'existait point encore.

 

1.1 Le contexte tectonique : un puzzle géodynamique

La position de l'Etna constitue une anomalie géologique.

Situé sur la marge orientale de la Sicile, il se trouve à la jonction de plusieurs systèmes de failles majeurs.

D'un côté, la zone de subduction où la plaque ionienne (partie de celle africaine) plonge sous l'arc calabrais.

De l'autre, un régime tectonique distensif affecte la côte orientale de la Sicile, caractérisé par l'imposant escarpement de Malte.

Cette distension crustale a permis, il y a 500 000 ans, la remontée de magmas basiques depuis le manteau terrestre.

Contrairement au volcanisme des îles Éoliennes (comme le Stromboli), lié directement à la subduction (magmatisme d'arc), l'Etna présente des caractéristiques géochimiques plus complexes, évoluant des tholéiites vers des basaltes alcalins, typiques des zones de distension intraplaque.

 

1.2 Les quatre grandes phases d'édification

Les recherches stratigraphiques modernes ont permis de découper l'histoire de l'Etna en quatre phases majeures.

 

Phase 1 : les Tholéiites basales (500 ka > 330 ka) le volcan sous-marin

L'histoire commence sous la mer.

Il y a un demi-million d'années, la zone actuelle de l'Etna formait un vaste golfe marin, le golfe pré-étnéen.

Les premières éruptions furent sous-marines.

Le magma, en arrivant au contact de l'eau, se solidifiait instantanément en forme de coussins ou de tubes.

Les vestiges de cette époque restent visibles aujourd'hui pour qui sait les lire :

  • Aci Castello : la falaise sur laquelle trône le château normand se compose de pillow lavas (laves en coussins), témoins de ces éruptions abyssales.
  • Acitrezza et les Cyclopes : les rochers de renom des Cyclopes (faraglioni) et l'île Lachea sont des intrusions subvolcaniques, des corps magmatiques injectés dans les sédiments marins avant d'être dégagés par l'érosion et le soulèvement tectonique.

Vers 330 000 ans, à la faveur d'un soulèvement régional, le golfe s'est comblé.

L'activité devint subaérienne, produisant de vastes plateaux de lave fluide recouvrant les argiles pléistocènes de la plaine du Simeto.

 

Phase 2 : la phase des Timpe (220 ka > 110 ka), le volcan bouclier

L'activité s'est ensuite concentrée le long de la côte ionienne, suivant des axes de fracture orientés NNW-SSE (le système des Timpe).

Cette période a vu la construction d'un volcan-bouclier, un édifice large et peu pentu, formé par l'empilement de coulées fluides.

Ce volcan primitif, nommé volcan des Timpe, atteignait probablement une extension considérable.

Les failles actives de la zone d'Acireale (les Timpe) nous offrent aujourd'hui des coupes naturelles dans les entrailles de cet ancien volcan, révélant la superposition des strates de lave.

 

Phase 3 : les centres de la Valle del Bove (110 ka > 60 ka) la montée vers l'ouest

Il y a environ 110 000 ans, le centre d'activité a migré vers l'ouest et vers l'intérieur des terres.

Le style éruptif a changé, devenant plus explosif et centralisé.

Cette époque marque l'apparition des premiers stratovolcans : le Tarderia, le Rocche, et surtout le Trifoglietto.

Le Trifoglietto fut un édifice majeur, culminant à environ 2 400 mètres.

Son activité s'est terminée il y a environ 99 000 ans par une éruption plinienne cataclysmique, dont les dépôts de ponces et de cendres témoignent de la violence.

L'effondrement de ces centres éruptifs successifs explique l'origine de la structure complexe de la Valle del Bove, cette immense dépression en fer à cheval qui éventre le flanc est du volcan.

 

Phase 4 : le stratovolcan (60 ka > présent) Ellittico e Mongibello.

La phase actuelle a vu la construction de la montagne moderne.

Elle se divise en deux sous-périodes :

  • L'Ellittico (60 ka > 15 ka) : Ce stratovolcan a atteint des dimensions colossales, peut-être 3 600 à 3 800 mètres d'altitude. Il doit son nom à la forme elliptique de sa caldeira sommitale. Sa fin fut marquée par une série de quatre éruptions pliniennes majeures vers 15 000 ans BP (Before Present), conduisant à l'effondrement de son sommet et formant la caldeira de l'Ellittico.
  • Le Mongibello (15 ka > présent) : sur les ruines de l'Ellittico s'est construit le volcan actuel, le Mongibello (de mons et djebel, la « montagne des montagnes »). Il a recouvert presque entièrement les structures précédentes, à l'exception des bords de la caldeira de l'Ellittico (Punta Lucia, Pizzi Deneri) émergeant encore aujourd'hui. L'activité du Mongibello se caractérise par une dualité constante : une activité persistante aux cratères sommitaux et des éruptions latérales fréquentes sur les flancs.

 

Partie II : La couronne de feu. Histoire et dynamique des cratères sommitaux

Le sommet de l'Etna ne constitue pas un point fixe, mais une architecture mouvante, un paysage se faisant et se défaisant au gré des pressions magmatiques.

Il y a un siècle, le sommet ne comportait qu'un seul cratère central.

Aujourd'hui, il en compte cinq, dont l'histoire et le comportement sont distincts.

 

2.1 Le cratère central : le patriarche disparu

Jusqu'en 1911, l'Etna ne possédait qu'une seule bouche sommitale majeure, le cratère central.

Il formait un immense gouffre de 500 mètres de diamètre, héritage probable de l'effondrement sommital consécutif à la grande éruption de 1669.

Les voyageurs du XIXᵉ siècle décrivaient un abîme unique, parfois divisé par des cloisons internes temporaires.

Ce cratère a été progressivement comblé par l'activité interne de 1940 à 1964, date à laquelle il a cessé d'exister comme dépression morphologique.

 

2.2 Le cratère Nord-Est (1911) : le point culminant

En 1911, une nouvelle bouche s'est ouverte sur le flanc nord du cratère central.

Cet événement marqua la naissance du cratère Nord-Est (CNE).

Pendant des décennies, ce cratère a construit son cône par l'accumulation de scories et de laves.

Il a longtemps incarné le point culminant incontesté du volcan, atteignant 3 330 mètres en 2008.

Ses éruptions se distinguent souvent par des fontaines de lave persistantes et la formation de longs fleuves de lave.

 

2.3 La Voragine (1945) : le cœur explosif

Née en 1945 à l'intérieur de l'ancien cratère central, la Voragine ("le Gouffre") est réputée pour la violence de ses paroxysmes.

Bien que ses périodes de repos soient longues, ses réveils s'avèrent spectaculaires.

Les éruptions de 1960, 1998 et 2015 ont produit des colonnes éruptives atteignant 12 à 15 km de hauteur, dispersant des cendres sur toute la Sicile et au-delà.

 

2.4 La Bocca Nuova (1968) : le gouffre béant

En 1968, un trou modeste de 8 mètres de diamètre s'est ouvert sur le flanc ouest du cratère central.

Par des effondrements successifs, il s'est agrandi pour devenir la Bocca Nuova, un cratère vaste de plus de 350 mètres de diamètre.

Souvent connectée en profondeur avec la Voragine, la Bocca Nuova représente aujourd'hui le principal exutoire des gaz magmatiques, le "souffle" permanent de l'Etna.

 

2.5 Le cratère sud-est (1971) et celui de 2007

Ce secteur se révèle le plus dynamique des cinquante dernières années.

Né en 1971 comme une petite bouche latérale, le cratère sud-est (CSE) a grandi rapidement.

Son "fils", le Nouveau Cratère Sud-Est (NSEC), apparu en 2007 sur son flanc, a battu tous les records.

De 2011 à 2014, une série incroyable de paroxysmes (plus de 40) a fait croître ce cône à une vitesse vertigineuse.

En quelques années, il a dépassé en hauteur le cratère Nord-Est, redessinant la silhouette de la montagne.

Ce cratère génère les images spectaculaires de fontaines de lave faisant le tour du monde.

 

Partie III : Chroniques de la Destruction et de la Création. Les éruptions volcaniques majeures

L'histoire de la Sicile est rythmée par les colères de l'Etna.

Ces événements ne constituent pas de modestes faits géologiques.

Ils deviennent des marqueurs temporels, des traumatismes sociaux et des moteurs de changement urbain.

 

3.1 L'éruption de 122 av. J.-C. : la colère plinienne

Elle figure parmi les rares éruptions de type plinien (explosif majeur) des temps historiques.

Une pluie de lapilli et de cendres s'est abattue sur la ville romaine de Catane, effondrant les toits et causant des dégâts si considérables que le Sénat a exempté la ville d'impôts pour dix ans.

Cet événement a marqué la mémoire collective antique et a modifié l'urbanisme de la ville.

 

3.2 1669 : l'année de la ruine

L'éruption de 1669 demeure la référence absolue en matière de catastrophe ethnique.

L'activité volcanique ne s'est point produite au sommet, mais à basse altitude (800 m), près du village de Nicolosi.

L'ouverture de la fracture a engendré les Monti Rossi (Monts Rouges).

Pendant quatre mois, un fleuve de lave a dévalé vers le sud, engloutissant une douzaine de villages (dont Malpasso, Mompileri, Mascalucia).

La lave a atteint les murs de Catane, les a surmontés, a entouré le château Ursino (alors en bord de mer) et a repoussé le rivage de plusieurs centaines de mètres.

Cette éruption a transformé la géographie de la ville et a conduit à sa reconstruction baroque au XVIIIᵉ siècle.

 

3.3 1928 : La destruction de Mascali

En novembre 1928, une fracture s'est ouverte très bas sur le versant est, dans le lit du torrent Pietrafucile.

La lave, très fluide et rapide, a foncé vers la ville de Mascali.

En quelques jours, la ville a disparu sans laisser de traces.

Il s'agit du seul cas au XXᵉ siècle d'une commune entière détruite par l'Etna.

L'événement fut exploité par la propagande fasciste de l'époque pour démontrer l'efficacité de l'État dans la reconstruction (la nouvelle Mascali fut bâtie en un temps record), mais le traumatisme local reste vif.

 

3.4 1971 : La fin de l'observatoire

L'éruption de 1971 a marqué un tournant pour la science et le tourisme.

L'éruption s'est déroulée en deux phases.

La première, sommitale, a détruit le téléphérique et enseveli l'historique observatoire volcanologique (l'ancienne casa degli Inglesi) sous des mètres de lave.

La seconde phase, sur le versant est, a menacé les villages de Fornazzo et Sant'Alfio.

Durant cette éruption, Haroun Tazieff et ses équipes ont mené des campagnes de mesures de gaz audacieuses, contribuant à la renommée médiatique du volcan.

 

3.5 2001-2003 : La menace sur le tourisme

Ces deux éruptions majeures ont frappé le cœur de l'infrastructure touristique.

En 2001, la lave a coupé la route provinciale et envahi le parking du refuge Sapienza.

En 2002, sur le versant nord, la station de Piano Provenzana a été dévastée : hôtels, restaurants et boutiques ont été engloutis en une nuit.

Ces événements ont rappelé la vulnérabilité des installations humaines face à la nature.

 

Partie IV : L'Etna des hommes. Mythes, légendes et explorateurs

L'Etna a toujours représenté bien plus qu'une montagne, agissant comme un miroir des peurs et des aspirations humaines.

 

4.1 La Forge des Dieux et la Prison des Géants

Pour les Grecs, l'Etna incarnait la forge d'Héphaïstos (Vulcain pour les Romains), lieu où le dieu forgeron façonnait les foudres de Zeus, aidé par les Cyclopes.

Les bruits sourds du volcan évoquaient les coups de marteau sur l'enclume.

Une autre légende raconte que le géant Encelade (ou Typhon), révolté contre les dieux de l'Olympe, fut écrasé sous la Sicile par Zeus.

L'Etna repose sur sa tête, ses cris de rage forment le tonnerre du volcan, et les éruptions constituent son souffle de feu.

Les tremblements de terre se produisent lorsqu'il tente de se retourner pour soulager sa douleur.

 

4.2 Le Sacrifice d'Empédocle

Le philosophe présocratique Empédocle d'Agrigente (Ve siècle av. J.-C.) se trouve intimement lié à l'Etna.

La légende raconte qu'il a établi un observatoire près du sommet, la fameuse « Torre del Filosofo ».

Désireux de prouver sa nature divine, il se serait jeté dans le cratère principal.

Le volcan, refusant la supercherie, aurait rejeté une de ses sandales de bronze, prouvant ainsi qu'il n'était qu'un mortel.

Ce lieu, la Torre del Filosofo (2920 m), est resté un point de repère majeur jusqu'à son ensevelissement par les éruptions de 2002 et 2013.

 

4.3 Les Voyageurs du Grand Tour. Jean-Pierre Houël : le peintre-reporter du Roi

L'Etna a toujours agi comme un aimant sur les esprits curieux.

Si Empédocle y cherchait la preuve de sa divinité en se jetant, dit la légende, dans le cratère qui ne rejeta que sa sandale de bronze, les voyageurs du Grand Tour y cherchaient le sublime.

Parmi eux, une figure se distingue par la précision de son trait et la modernité de son approche : Jean-Pierre Louis Laurent Houël.

Arrivé en Sicile en 1776, Jean-Pierre Houël, graveur et peintre du roi Louis XVI, ne se contente point d'une visite éclair comme nombre de ses contemporains aristocrates.

Il consacre quatre années de sa vie à parcourir l'île, avec l'ambition de documenter la nature, les antiquités et les mœurs.

Son œuvre monumentale, le Voyage pittoresque des isles de Sicile, de Malte et de Lipari, publié à Paris de 1782 à 1787, constitue un trésor inestimable pour la volcanologie historique.

Houël aborde l'Etna non uniquement en artiste, mais en proto-scientifique.

Là où d'autres ne voient que feu et fumée, lui observe la structure.

Il réalise des gouaches et des gravures d'une fidélité surprenante, utilisant la technique de l'aquatinte pour rendre les textures de la lave et les nuances atmosphériques.

Il documente avec minutie les Monti Rossi, nés de l'éruption de 1669, offrant des coupes transversales permettant de comprendre la formation des cônes de scories.

Il immortalise la "Torre del Filosofo", ce monument antique proche du sommet, aujourd'hui enseveli, nous laissant une preuve visuelle de son état au XVIIIᵉ siècle.

Sa montée au sommet de l'Etna reste une expérience gravée dans les mémoires.

Il décrit et dessine l'intérieur du cratère avec un mélange d'effroi et de fascination rationnelle.

Il représente les fumerolles, les dépôts de soufre, et l'immense surface de la mer Ionienne vue depuis les cieux.

Houël a su, mieux que quiconque à son époque, capturer l'âme du volcan : une force créatrice et destructrice, un sujet d'étude autant qu'un objet de contemplation esthétique.

Ses planches demeurent aujourd'hui des documents de référence pour comparer l'évolution morphologique du volcan sur deux siècles.

 

Autres figures du Grand Tour

Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, l'ascension de l'Etna devient le point d'orgue du Grand Tour pour l'aristocratie européenne.

  • Patrick Brydone (1773) : dans son Voyage en Sicile et à Malte, il décrit avec précision les zones climatiques de l'Etna et mesure la pression atmosphérique au sommet. Il figure parmi les premiers à mêler l'approche scientifique à l'émerveillement romantique.
  • Alexandre Dumas (1835) : dans Le Speronare, Dumas offre un récit vivant et parfois dramatisé de son ascension. Il décrit le paysage sommital comme un « chaos de deuil », une lutte éternelle entre la neige et le feu. Il évoque l'épuisement, le froid mordant et la sensation de vertige face au « cratère insondable ».
  • Guy de Maupassant (1885) : dans La Vie errante, Maupassant décrit l'Etna comme un « monstre » fascinant. Sa description du lever de soleil depuis le sommet constitue un morceau d'anthologie : il voit l'ombre triangulaire du volcan s'étirer sur toute la Sicile jusqu'à l'horizon, projetant la puissance de la montagne sur le monde des hommes. Il décrit le cratère comme un « entonnoir monstrueux » où dort la bête.

 

4.4 Haroun Tazieff : la science en action

Au XXᵉ siècle, Haroun Tazieff incarne l'exploration moderne.

En 1971, lors de la massive éruption, il descend avec son équipe (dont François Le Guern) dans la Bocca Nuova pour prélever des gaz volcaniques à la source.

Ces images d'hommes en combinaisons argentées au bord du gouffre en feu ont marqué l'imaginaire collectif et suscité des vocations de volcanologues.

Tazieff a démontré que l'Etna ne représentait pas un danger, mais une opportunité unique de comprendre la Terre.

 

4.5 La légende de la voiture au sommet (1938)

Une vidéo de l'institut Luce de 1938 montre des jeunes fascistes tentant une ascension de l'Etna.

Bien que souvent titrée de manière sensationnaliste comme une « ascension en voiture », l'analyse des archives montre que si les véhicules (probablement des Fiat ou Lancia de l'époque) ont monté les routes jusqu'au refuge, la partie sommitale enneigée fut vaincue à pied et à ski.

Néanmoins, l'Etna a souvent servi de terrain d'essai pour la mécanique italienne, des Lancia Aprilia aux Fiat 500 qui grimpaient vaillamment les pentes du volcan, symboles de la modernité conquérant la nature.

 

Partie V : L'expérience de l'Ascension. Guide pratique et sensoriel

Monter au sommet de l'Etna se mérite, une incursion dans un milieu hostile et sublime.

 

5.1 Les voies d'accès : Sud vs Nord

L'Etna présente deux visages très différents :

  • Etna Sud (Rifugio Sapienza/Nicolosi) : il représente le côté le plus touristique, le plus lunaire et le plus noir. Ici, se trouve le téléphérique (Funivia dell'Etna) montant de 1 900 m à 2 500 m. De là, des bus 4 x 4 prennent le relais jusqu'à la zone de Torre del Filosofo (2 900 m). Elle constitue la voie classique pour atteindre les cratères sommitaux. Le paysage est un désert de cendres et de laves récentes.
  • Etna Nord (Piano Provenzana/Linguaglossa) : il incarne le côté vert et sauvage. La route traverse des forêts de pins et de bouleaux (Betula aetnensis, espèce endémique). Aucun téléphérique n'existe, mais des services de 4x4 montent jusqu'à l'observatoire de Pizzi Deneri (2 800 m). Le panorama sur la côte de Taormine et la Calabre est époustouflant. Il demeure le choix des puristes et des amateurs de nature préservée.

 

5.2 Le déroulement de l'ascension sommitale

L'ascension complète vers les cratères (3 403 m) se fait obligatoirement avec un guide volcanologue (loi régionale).

  1. L'approche : après la montée en téléphérique et/ou 4x4, la marche commence vers 2 900 m. L'air se raréfie, le souffle devient court.
  2. La traversée du désert : on marche sur des champs de scories crissantes. Le sol est instable, raison pour laquelle les chaussures montantes sont indispensables.
  3. L'arrivée au sommet : le choc est physique. L'odeur de soufre (l'œuf pourri) prend à la gorge. Le bruit rappelle celui d'un réacteur d'avion ou d'une respiration profonde de la Terre. La vue plongeante dans la Bocca Nuova ou la Voragine révèle des parois vertigineuses, des fumerolles jaunes et parfois le rougeoiement du magma au fond.
  4. La descente : souvent, la descente s'effectue par les vastes pentes de sable volcanique (les "sablères" ou "sablières"). Sur la cour, on glisse dans la cendre molle, descendant 1 000 mètres de dénivelé en quelques minutes de pur plaisir ludique.

 

5.3 L'équipement indispensable

L'Etna est une haute "montagne" (3 403 m).

Même en été, il peut faire très froid et souffler un vent fort au sommet.

  • Chaussures : chaussures de randonnée montantes obligatoires pour protéger les chevilles et éviter l'entrée de sable volcanique (location possible sur place via Etna3340).
  • Vêtements : système multicouches (t-shirt technique, polaire, coupe-vent/K-way). Pantalon couvrant recommandé (la roche volcanique est abrasive comme du verre).
  • Protection : lunettes de soleil (réverbération intense), crème solaire, chapeau/bonnet.
  • Spécifique : casque (fourni par le guide) en cas de retombées, parfois masque à gaz si les vents rabattent les fumerolles.

 

5.4 La sécurité

L'accès au sommet est réglementé par la Protection civile.

En cas d'activité explosive, l'accès peut être limité à certaines cotes (2 900 m, 2 500 m, 2 000 m).

Le guide volcanologue assure la sécurité : il connaît les zones de fractures, les vents dominants (pour éviter les gaz) et les signes précurseurs d'activité.

 

Partie VI : Le terroir volcanique. Vins et gastronomie

L'Etna ne se résume pas au minéral, il est fertile.

Les flancs du volcan abritent une viticulture héroïque millénaire produisant aujourd'hui certains des vins les plus recherchés d'Italie.

 

6.1 Le sol et le climat : l'unicité de l'Etna

Le terroir de l'Etna demeure unique au monde.

  • Le sol : il se compose de la dégradation des laves et des cendres. Il regorge de minéraux (fer, cuivre, magnésium, potassium) mais reste très drainant. Ce sol "jeune" évolue à chaque éruption.
  • Le climat : il s'agit d'une île dans l'île. Alors que la côte sicilienne est subtropicale, l'Etna possède un climat de montagne. Les amplitudes thermiques entre le jour et la nuit sont extrêmes (jusqu'à 30°C d'écart en été). Cela permet une maturation lente des raisins, préservant l'acidité et les arômes.
  • L'altitude : les vignes montent jusqu'à 1 000, voire 1 200 mètres, parmi les plus hautes d'Europe.

 

6.2 Les cépages rois : Nerello et Carricante

Ici, point de Cabernet ou de Merlot, mais des cépages autochtones adaptés au volcan.

  • Nerello Mascalese : le roi des rouges. Il produit des vins à la robe rubis clair, élégants, aux tanins fins, souvent comparés aux grands pinots noirs de Bourgogne ou aux nebbiolos du Piémont. Il exprime le côté "aérien" du volcan.
  • Nerello cappuccio : souvent assemblé au mascalese, il apporte couleur et fruit.
  • Carricante : le noble blanc de l'Etna. Acide, minéral, salin, il possède une capacité de vieillissement exceptionnelle, développant des notes d'hydrocarbures (pétrole) comme le riesling après quelques années. Il incarne le vin goûtant la pierre.

 

6.3 Les domaines et l'expérience œnotouristique

L'expérience Etna3340 inclut souvent une dimension gastronomique, avec des partenaires sélectionnés pour leur excellence.

  • Benanti (Versant Sud – Viagrande) : la famille Benanti fut pionnière dans la renaissance des vins de l'Etna à la fin des années 80. Leur vignoble sur le Monte Serra constitue un musée à ciel ouvert, avec des vignes préphylloxériques (franches de pied) vieilles de plus de 100 ans. Leurs vins sont classiques, austères, profonds.
  • Cottanera (versant nord – Castiglione di Sicile) : sur des sols de lave mêlée d'argile alluviale, Cottanera produit des vins plus puissants, charnus et modernes. Il offre une autre expression du volcan, plus solaire.

La dégustation après l'ascension permet de tisser le lien direct entre la géologie observée là-haut et la saveur dans le verre.

Cela revient à comprendre le volcan par le palais.

 

Partie VII : Curiosités et anecdotes

7.1 Le ski sur un volcan actif

L'Etna figure parmi les rares endroits au monde où l'on peut skier avec vue sur la mer.

Deux stations existent : Etna Sud (Nicolosi) et Etna Nord (Linguaglossa).

Skier sur l'Etna représente une expérience surréaliste : la neige contraste avec le noir de la lave, et l'on glisse parfois sous des panaches de cendres.

Le ski de randonnée est particulièrement prisé pour atteindre les zones sauvages.

 

7.2 La Ferrovia Circumetnea

Inaugurée en 1898, cette ligne de chemin de fer à voie étroite effectue presque le tour complet du volcan (de Catane à Riposto).

Le train, surnommé "Littorina", traverse les champs de lave, les pistacheraies de Bronte et les vignobles, offrant une coupe transversale de la vie rurale énéenne.

Il offre un voyage dans le temps à la vitesse de 30 km/h.

 

7.3 Le châtaignier des Cent Chevaux

Sur le flanc est, à Sant'Alfio, se dresse l'un des arbres les plus vieux et les plus grands du monde : le châtaignier des Cent Chevaux.

La légende dit que la reine Jeanne d'Anjou (ou Jeanne d'Aragon) s'y est abritée avec sa suite de 100 chevaliers lors d'un orage.

Ce monument végétal a survécu à des millénaires d'éruptions.

 

L'Appel du Volcan

L'Etna ne constitue pas une destination que l'on coche sur une liste.

Il s'agit d'une rencontre. Une rencontre avec la Terre dans sa manifestation la plus primitive et la plus vivante.

Qu'il s'agisse de sentir le soufre au bord du cratère, de toucher la lave rugueuse, de lire les descriptions passionnées de Dumas ou de goûter la minéralité d'un Nerello Mascalese, chaque aspect de l'expérience éthnienne nous ramène à notre condition d'êtres éphémères. En effet, nous sommes ainsi confrontés à l'éternité géologique.

L'Etna enseigne l'humilité et la résilience. Il détruit et il fertilise. Il est noir comme la mort et vert comme la vie.

Le visiter avec l'expertise d'un guide volcanologue implique d'accepter de décrypter ce langage de feu et de pierre, et peut-être, comme Empédocle, d'y laisser un peu de soi-même, non pas une sandale, mais un morceau de son âme, capturé à jamais par la beauté terrible de la Montagne.

 

Tableau récapitulatif : les 5 cratères sommitaux actuels

Nom du cratèreDate de naissancePositionCaractéristiques principalesActivité récente notable
Cratère nord-est (CNE)1911Flanc nord de l'ancien cratère centralPoint culminant historique (3324 m). Activité strombolienne persistante.Paroxysmes majeurs 1995-1998. Réouverture en 2017.
Voragine (VOR)1945Centre (dans l'ancien cratère central)Paroxysmes très violents mais rares. Colonnes éruptives très hautes.Éruptions majeures en 2015 avec colonnes de 15 km.
Bocca Nuova (BN)1968Ouest (dans l'ancien cratère central)Grand gouffre (350 m+). Dégazage permanent. Souvent jumelé avec la Voragine.Remplissage et réouverture fréquents. Source principale du panache.
Cratère sud-est (CSE)1971Flanc sud-est externeTrès actif pendant 40 ans. A généré de nombreuses coulées vers la Valle del Bove.Activité déclinante au profit du NSEC depuis 2007/2011.
Nouveau cratère sud-est (NSEC)2007flanc est du CSECroissance la plus rapide de l'histoire du volcan. Forme parfaite de cône.Série de 40+ paroxysmes (fontaines de lave) de 2011 à 2014.

 

Tableau récapitulatif : les cépages de l'Etna

CépageCouleurCaractéristiques du vinComparaisonZone de prédilection
Nerello MascaleseRougeRobe claire, tanins fins, fruits rouges, épices, minéralité.Pinot Noir (Bourgogne), Nebbiolo (Barolo)Versant nord et sud, haute altitude.
Nerello CappuccioRougePlus coloré, moins tannique, arômes de fruits mûrs.(Utilisé en assemblage pour adoucir le Mascalese)Partout sur l'Etna.
CarricanteBlancAcidité élevée, salinité, notes de citron, anis, pierre à fusil.Riesling (Alsace/Allemagne), ChablisVersant est (Milo) pour l'Etna Bianco Superiore.
CatarrattoBlancCorps moyen, notes florales et fruitées. Souvent assemblé au Carricante.
MinnellaBlancRare. Notes fruitées. Vignes anciennes en complantation.
500 000 Ans Une histoire géologique complexe, des fonds marins au sommet.
🌋 5 Cratères Actifs Analyse détaillée de la dynamique sommitale et de ses évolutions.
📜 Mythes & Histoire D'Empédocle aux voyageurs du Grand Tour : l'âme du volcan.
🍇 Terroir Volcanique Comprendre le lien unique entre la cendre et les grands vins.

En savoir plus
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Plus qu'un volcan, il incarne une entité géographique qui respire, change et façonne l'âme de la Sicile. L'Etna : comprendre la "montagne vivante"Voici tout ce que vous devez
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