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07/01/2026

Au cœur de la Méditerranée, là où les plaques tectoniques africaine et eurasienne s'affrontent dans une étreinte géologique millénaire, se dresse une entité qui défie la catégorisation géographique rudimentaire.

 

L'Ombre ardente de la Méditerranée : une monographie exhaustive sur l'Etna, Axis Mundi de la Sicile

L'Etna n'est pas seulement un volcan ; c'est un souverain de pierre et de feu, une présence tutélaire qui domine l'horizon de la Sicile orientale et l'imaginaire de ses habitants.

 

Introduction : le paradoxe du monstre bienveillant

Culminant à environ 3 403 mètres d'altitude (dernière mesure de janvier 2026), une mesure perpétuellement provisoire, réécrite par chaque éruption paroxysmale, il règne en maître absolu sur la province de Catane.

Pour les géologues, c'est un laboratoire à ciel ouvert, un stratovolcan complexe dont l'activité incessante fascine la science. 

Pour les Siciliens, il est « 'a Muntagna », la Montagne par excellence, ou plus intimement « Mamma Etna ».

Ce surnom maternel renferme tout le paradoxe de la vie sur ses flancs : une mère nourricière qui offre des terres d'une fertilité incomparable, mais une mère sévère, capable de colères dévastatrices qui rappellent à l'homme sa fragilité.

Ce rapport se propose d'explorer l'Etna non comme un simple objet d'étude physique, mais comme un phénomène total, un « fait social total » au sens maussien, où s'entremêlent la mythologie, l'histoire, l'agriculture, la littérature et la psychologie collective.

De l'arrivée des premiers Sicanes à l'ère de la métropolisation contemporaine, l'histoire de l'Etna est celle d'un pacte ininterrompu entre l'homme et le feu.

Pourquoi s'obstiner à bâtir des cités sur le dos d'un géant instable ?

La réponse ne réside pas dans une seule raison, mais dans une stratification complexe de mythes fondateurs, de nécessités économiques et d'une fascination esthétique qui a attiré les plus éminents esprits de l'Europe, d'Empédocle aux voyageurs du Grand Tour.

Nous traverserons les strates du temps, exhumant d'abord les légendes qui ont tenté de donner un sens au chaos tellurique, avant d'analyser l'étymologie des lieux qui portent la mémoire des peuples disparus.

Nous suivrons les traces des voyageurs romantiques qui ont codifié le sublime étnéen, pour enfin atterrir dans la réalité vibrante d'aujourd'hui, où la viticulture héroïque et la culture de la pistache transforment la cendre en or.

 

Partie I : Géo-mythologie et le Panthéon souterrain

Avant que la sismologie ne trace des courbes sur des sismographes, l'homme lisait les tremblements de la terre comme le langage des dieux ou les tourments de monstres emprisonnés.

La « géo-mythologie » de l'Etna est particulièrement riche, car le volcan ne se contente pas de fumer : il gronde, il explose, il change de forme.

Chaque type d'activité volcanique a trouvé sa traduction narrative dans le panthéon grec, transformant la géologie en théologie.

 

1.1. La Prison des Géants : la colère de Typhée et le tourment d'Encelade

Dans la cosmogonie grecque, l'ordre olympien ne s'est pas établi sans heurts.

Il a fallu vaincre les forces primordiales du désordre. L'Etna est le monument funéraire de cette guerre cosmique, la Gigantomachie.

Le mythe le plus puissant, celui qui incarne la violence explosive des éruptions sommitales, est celui de Typhée (ou Typhon). 

Fils de Gaïa (la Terre) et de Tartare (les Abîmes), Typhée est la manifestation ultime de la monstruosité.

Il s'agit d'une créature dont la tête touche les étoiles, dont les bras s'étendent de l'Orient à l'Occident, et dont les épaules sont surmontées de cent têtes de dragons crachant du feu.

Sa puissance était telle qu'à sa vue, les dieux de l'Olympe s'enfuirent en Égypte, se métamorphosant en animaux pour lui échapper.

Seul Zeus, le roi des dieux, fit front. Le combat fut cataclysmique, ébranlant l'univers.

Finalement, Zeus, armé de sa foudre et d'une faucille d'acier, réussit à terrasser le monstre.

Pour l'empêcher de nuire à jamais, il souleva la masse énorme de l'Etna et l'écrasa sur Typhée.

Depuis ce jour, le volcan est l'exutoire de la rage impuissante du monstre.

  • Les panaches de cendres et de fumée noire qui obscurcissent le ciel sont interprétés comme le « souffle ardent » et haineux de Typhée.
  • Les fontaines de lave qui jaillissent lors des paroxysmes sont ses vomissements de feu.
  • L'immortalité du monstre garantit la pérennité du volcan : l'Etna ne s'éteindra jamais car Typhée ne peut mourir.

 

Parallèlement à Typhée, la tradition cite souvent Encelade, un autre Géant, puni pour avoir osé s'attaquer à la déesse Athéna. 

Son châtiment fut d'être enseveli non seulement sous l'Etna, mais sous l'île de Sicile tout entière, donnant à la géographie insulaire une dimension anthropomorphe terrifiante.

  • Sa tête gît écrasée sous l'Etna ; le cratère principal est sa bouche béante, et les éruptions sont ses cris de douleur.
  • Ses pieds sont immobilisés sous le Cap Lilibeo (à l'extrême ouest, près de Marsala).
  • Ses jambes s'étendent vers le Cap Peloro (au nord-est, près de Messine).
  • Son torse soutient le Cap Passero (au sud-est, près de Syracuse).

 

Ce mythe d'Encelade offre une explication poétique à la sismicité chronique de la région.

Contrairement à Typhée qui explique l'éruption, Encelade explique le tremblement de terre.

Le géant, perclus de douleur et fatigué de sa position immobile, tente parfois de se retourner ou de changer de flanc.

Ce mouvement souterrain fait frissonner l'île entière, provoquant les séismes dévastateurs qui ont ponctué l'histoire de la Sicile (comme en 1169 ou 1693).

Virgile, dans l'Énéide, a magnifiquement capturé cette image : « Chaque fois qu'il change de côté, fatigué, l'île de Trinacria tremble et gémit, et des fumées épaisses recouvrent le ciel. »

 

1.2. L'Ergasterion divin : Héphaïstos et l'industrie des Cyclopes

Si les Géants représentent la nature sauvage et destructrice, le dieu Héphaïstos (Vulcain) incarne le feu domestiqué, le feu technique et industriel.

Rejeté de l'Olympe par sa mère Héra en raison de sa difformité physique (il était boiteux), Héphaïstos ne trouva pas refuge dans un palais céleste, mais dans les entrailles de la terre, là où la chaleur est constante.

Il installa sa forge divine, son ergasterion, sous l'Etna.

Le volcan devient alors une usine.

Les grondements sourds et rythmiques, typiques de l'activité strombolienne (des explosions régulières de gaz et de magma), ne sont plus des cris de monstres, mais le bruit du marteau divin frappant l'enclume.

C'est ici que furent forgés les objets les plus puissants de la mythologie : le foudre de Zeus, le trident de Poséidon, la cuirasse d'Héraclès et le bouclier d'Achille.

Dans cette tâche titanesque, Héphaïstos était assisté par les Cyclopes : Bronte, Stéropé et Argès.

Leurs noms sont révélateurs : Bronte signifie « le Tonnerre », Stéropé « l'Éclair » et Argès « la Foudre ».

Ils sont les personnifications des phénomènes orageux associés aux éruptions volcaniques.

Le village de Bronte, situé sur le versant ouest du volcan, porte encore aujourd'hui le nom de ce cyclope, liant à jamais la géographie locale à ce passé mythique.

Le mythe des Cyclopes se dédouble et se complexifie avec l'Odyssée d'Homère.

Ici, les Cyclopes ne sont plus des forgerons divins, mais des bergers sauvages et anthropophages vivant dans des cavernes sur les pentes de l'Etna.

Le plus célèbre d'entre eux, Polyphème, fils de Poséidon, est le protagoniste d'un épisode célèbre.

Ulysse et ses compagnons, piégés dans sa grotte, parviennent à l'aveugler avec un pieu d'olivier durci au feu.

Dans sa rage aveugle, Polyphème arrache des sommets de montagnes et les jette vers le navire des Grecs en fuite.

Ces rochers titanesques, ratant leur cible, tombèrent dans la mer Ionienne.

Ils sont aujourd'hui identifiés comme les Faraglioni di Aci Trezza (les Rochers des Cyclopes), des îlots de basalte prismatique qui se dressent majestueusement face à la côte, témoins géologiques d'une colère légendaire.

 

1.3. Hydrologie mythique : Acis et Galatée

L'Etna n'est pas que feu, il est aussi le château d'eau de la Sicile.

La fonte des neiges et la perméabilité des roches volcaniques créent d'immenses aquifères souterrains qui ressurgissent au pied du volcan.

Cette hydrologie a donné naissance au mythe touchant d'Acis et Galatée.

Acis était un jeune berger sicilien qui tomba amoureux de la néréide (nymphe marine) Galatée.

Le cyclope Polyphème, jaloux de cet amour, écrasa le jeune homme sous un rocher de l'Etna.

Galatée, inconsolable, supplia les dieux de transformer le sang de son amant en une rivière d'eau douce, afin qu'il puisse rejoindre la mer et s'unir à elle éternellement.

Ainsi naquit le fleuve Akis (aujourd'hui identifié au Fiume Freddo ou à des rivières souterraines).

Ce mythe explique la présence de sources d'eau douce très froides qui jaillissent parfois en plein milieu de la côte rocheuse et volcanique, appelées « les sangs d'Acis ».

La mémoire de ce berger imprègne la toponymie locale : neuf communes autour de Catane portent le préfixe « Aci » (Aci Trezza, Aci Castello, Acireale, Aci Catena, etc.), marquant le parcours de cette rivière mythique démembrée par le volcan.

 

1.4. Moralité et magie : les frères Pieux, Arthur et l'Éléphant

L'Etna a aussi généré des mythes de moralité sociale.

La légende des frères Pieux (Amphinomos et Anapias) est une contre-histoire de la panique.

Lors d'une éruption catastrophique menaçant Catane, alors que la foule fuyait en emportant or et biens précieux, ces deux frères choisirent de porter leurs parents âgés et infirmes sur leurs épaules.

Ralentis par ce fardeau, ils furent sur le point d'être rattrapés par la coulée de lave.

Soudain, le fleuve de feu se scinda en deux, épargnant l'îlot de terre où ils se trouvaient, avant de se rejoindre plus bas.

Catane fut ainsi surnommée Campus Piorum (le Champ des Pieux), et cette image de solidarité intergénérationnelle devint un symbole civique fort, frappé sur les monnaies antiques de la ville.

Plus inattendu est le lien avec la matière de Bretagne. Une tradition médiévale, rapportée par Gervais de Tilbury (XIIᵉ siècle), situe la dernière demeure du Roi Arthur non pas à Avalon, mais dans les entrailles de l'Etna.

Arthur, blessé mortellement, y aurait été transporté pour guérir.

Il y vivrait dans un palais de cristal caché dans le volcan, attendant son heure pour revenir.

On raconte que l'évêque de Catane, ayant perdu son palefroi, le retrouva dans le volcan, soigné par Arthur lui-même.

Cette légende est souvent liée au phénomène optique de la Fata Morgana (la fée Morgane, sœur d'Arthur), un mirage complexe visible dans le détroit de Messine, où des châteaux fantastiques semblent flotter sur l'eau, suggérant la proximité du royaume magique d'Arthur.

Enfin, Catane possède son propre mythe protecteur : U Liotru, l'éléphant en lave noire qui trône sur la Piazza Duomo.

La légende raconte qu'au VIIIᵉ siècle, un noble catanais nommé Héliodore (Eliodoro), après avoir échoué à devenir évêque, fit un pacte avec le diable ou apprit la nécromancie auprès d'un sorcier juif.

Il aurait sculpté cet éléphant dans la lave de l'Etna et lui aurait insufflé la vie par magie.

Monté sur sa créature de pierre, il voyageait instantanément jusqu'à Constantinople pour acheter des marchandises ou jouer des tours pendables aux habitants, transformant des pierres en or qui redevenaient pierres une fois payées.

Condamné au bûcher par l'évêque Léon (le Thaumaturge), Héliodore disparut, mais son éléphant resta.

Aujourd'hui, U Liotru est devenu le palladium de la ville, un talisman chargé de protéger Catane contre les éruptions, fusionnant ainsi la magie païenne et la matière même du volcan.

 

Partie II : L'archéologie des noms et des symboles

Pour comprendre l'âme de la Sicile orientale, il faut excaver ses mots comme on excave ses ruines.

Les noms de lieux ne sont pas de simples étiquettes, mais des descriptions fossilisées du paysage et de l'histoire.

 

2.1. L'étymologie du Feu : Aitna et Mongibello

2.1. L'étymologie du Feu : Aitna et Mongibello Le nom Etna a des origines ancestrales qui remontent à la préhistoire linguistique méditerranéenne.

L'étymologie la plus courante le fait dériver du grec ancien aithō (αἴθω), « je brûle », « ardent ». C'est une définition opératoire : la montagne est ce qui brûle.

Une autre hypothèse séduisante suggère une origine sémitique, dérivée du phénicien attuna, signifiant « fourneau » ou « fournaise ».

Les navigateurs phéniciens, voyant ce phare naturel rougeoyer dans la nuit, l'auraient assimilé à un immense four industriel.

Il est fascinant de noter qu'il existait une ville antique nommée Aitna (ou Inessa), dont la localisation probable près de Paternò ou Motta Santa Anastasia reste un sujet de débat archéologique.

Cette cité fantôme témoigne de la sacralité du nom, qui fut autrefois attribué à la ville de Catane par le tyran Hiéron Ier pour affirmer sa domination.

Les Siciliens, cependant, utilisent souvent un autre nom, plus affectueux et majestueux : Mongibello.

Ce toponyme est une merveille linguistique, un « fossile vivant » de l'histoire sicilienne.

Il est formé de la racine latine Mons (montagne) et de la racine arabe Jebel (montagne).

Mongibello est donc une tautologie : il signifie « Montagne-Montagne » ou « La Montagne des Montagnes ».

Cette redondance n'est pas une erreur ; elle souligne le statut unique de l'Etna.

Dans un paysage insulaire fait de collines, l'Etna est la Montagne absolue, celle qui définit toutes les autres. Les locaux l'appellent d'ailleurs souvent simplement « 'a Muntagna ».

 

2.2. Sicile et Catane : terres de frottement

Le nom de la Sicile dérive du peuple des Sicules (Sikeloi), qui migrèrent depuis la péninsule italienne vers la fin de l'âge du bronze, remplaçant ou assimilant les populations antérieures.

Ils donnèrent à l'île le nom de Sikélia. Avant eux, l'île était connue sous le nom de Trinacria (l'île aux trois pointes), un terme descriptif purement géographique.

Quant à Catane (Catania), son étymologie est aussi rugueuse que son sol. Le nom viendrait du mot sicule Katane, qui signifie « râpe », « racloir », « couteau à écorcher » ou « sol raboteux ».

Quiconque a marché sur les anciennes coulées de lave (sciara) qui entourent la ville comprend immédiatement la pertinence de ce nom.

La lave refroidie forme des surfaces abrasives, coupantes, déchiquetées. Catane est littéralement la ville bâtie sur la « râpe » géologique du volcan.

D'autres théories évoquent le grec Katánē ou le latin Catinus (golfe, bassin), mais l'origine sicule capture le mieux la réalité physique du terroir.

 

2.3. La Trinacria et le Triskèle : géométrie sacrée

Le symbole suprême de la Sicile, omniprésent de l'artisanat aux drapeaux officiels, est la Trinacria (ou Triskèle).

Ce motif ancien représente une tête de Gorgone (Méduse), au visage parfois serein, parfois terrifiant, chevelue de serpents, d'où rayonnent trois jambes humaines fléchies en pleine course.

  • Les Trois Jambes : elles symbolisent la forme triangulaire de l'île et ses trois caps (promontoires) extrêmes :
    • Le Cap Peloro (ou Punta del Faro) au nord-est, regardant vers l'Italie.
    • Le Cap Passero au sud-est, regardant vers la Grèce et l'Orient.
    • Le Cap Lilibeo (ou Boeo) à l'ouest, regardant vers l'Afrique.

 

  • La Gorgone : placée au centre, elle a une fonction apotropaïque. Dans l'Antiquité, on plaçait des têtes de Gorgone sur les boucliers et les temples pour repousser le mal. Son regard pétrifiant protège l'île des envahisseurs et des mauvais esprits.

 

  • Les Épis de blé : souvent entrelacés dans la chevelure ou entre les jambes, furent ajoutés aux représentations durant l'époque romaine. Après la conquête de 241 av. J.-C., la Sicile devint le « grenier à blé » de Rome, fournissant l'essentiel des céréales pour l'annone impériale. Les épis célèbrent cette fertilité volcanique exceptionnelle.

 

Partie III : L'évolution humaine, des Sicanes à la métropole de Lave

L'histoire du peuplement autour de l'Etna est un défi constant à la logique de survie.

Pourquoi s'installer là où la terre peut s'ouvrir à tout moment ?

La réponse réside dans la richesse inouïe des sols, transformant la zone de danger en zone d'opportunité.

 

3.1. L'âge du bronze et du fer : le creuset des peuples

Bien avant les Grecs, l'Etna était un lieu de passage.

Trois peuples principaux se partageaient l'île, chacun avec sa sphère d'influence.

  • Les Sicanes (Sicani) : considérés comme les plus anciens habitants historiques (probablement d'origine ibérique selon Thucydide, ou autochtones), ils occupaient initialement toute l'île. Face à la pression des vagues migratoires successives, ils furent repoussés vers l'ouest, au-delà de la rivière Salso. Bien qu'ils aient laissé peu de traces directes sur les flancs de l'Etna même, leur culture imprègne le substrat archéologique de l'île. Des sites fortifiés dans les Monts Sicanes témoignent de leur organisation défensive.

 

  • Les Sicules (Siculi) : ce peuple guerrier de langue indo-européenne arriva d'Italie continentale vers la fin de l'âge du bronze (XIIIᵉ-XIᵉ siècle av. J.-C.). Ils chassèrent les Sicanes et s'approprièrent la partie orientale de l'île, la plus fertile grâce au volcanisme. Ils sont les véritables ancêtres des « Etnei ». Le site archéologique de Mendolito, près d'Adrano, est un témoignage spectaculaire de leur puissance : une vaste cité dotée de murs cyclopéens, où l'on a découvert le fameux « bronze de Mendolito » portant une inscription en langue sicule indéchiffrée. Les Sicules vénéraient des dieux liés à la nature et au volcan, comme les Paliques (dieux des sources bouillonnantes) et Adranos.

 

  • Les Élymes (Elimi) : peuple mystérieux installé à l'extrême ouest (Erice, Ségeste), revendiquant une origine troyenne. Bien que loin de l'Etna, leur interaction politique avec les autres peuples a façonné l'histoire pré-grecque.

     

3.2. La colonisation grecque et la Pax Romana

L'arrivée des colons grecs au VIIIᵉ siècle av. J.-C. marqua une rupture technologique et culturelle.

Les Chalcidiens fondèrent Naxos (734 av. J.-C.), la première colonie grecque de Sicile, au pied de l'Etna, puis Catane (729 av. J.-C.) et Léontinoi.

L'Etna, visible de très loin en mer, agissait comme un phare naturel pour ces navigateurs.

Les Grecs introduisirent la culture de la vigne en alberello (petit arbre), parfaitement adaptée aux sols volcaniques secs et ventés, et intégrèrent le volcan dans leur mythologie riche, faisant de lui l'Axis Mundi de leur nouveau monde.

Sous la domination romaine (à partir de 241 av. J.-C.), les pentes de l'Etna devinrent des zones de villégiature pour les patriciens et des terres d'exploitation agricole intensive.

Catane prospéra, devenant un port majeur d'exportation de blé et de vin.

La nature rappelait souvent ses droits.

L'éruption de 122 av. J.-C. fut si dévastatrice, recouvrant Catane de cendres et détruisant les toits, que le Sénat romain exempta la ville d'impôts pour dix ans, l'un des premiers exemples documentés d'aide d'État suite à une catastrophe naturelle.

 

3.3. Le trauma et la Renaissance : 1669 et 1693

L'histoire démographique et urbanistique de la région a été irrévocablement sculptée par deux événements apocalyptiques du XVIIᵉ siècle, qui ont forcé une « tabula rasa » et une refondation totale.

  • L'éruption de 1669 : ce fut l'éruption de flanc la plus destructrice des temps historiques. Une fracture s'ouvrit à basse altitude près de Nicolosi, formant les cratères jumeaux des Monti Rossi. Un fleuve de lave inarrêtable engloutit une douzaine de villages (dont Malpasso, Mompilieri) et avança lentement vers Catane. Malgré les tentatives désespérées des habitants pour détourner le flux (une des premières tentatives de génie civil volcanique), la lave éventra les remparts médiévaux, submergea les quartiers ouest et combla une partie du port, repoussant la ligne de côte de plusieurs centaines de mètres. Le Château d'Ursino, qui était auparavant côtier, se retrouva entouré de terres.

 

  • Le séisme de 1693 : À peine la région commençait-elle à se remettre que le « Grand Tremblement de terre » du Val di Noto frappa. D'une magnitude estimée à 7.4, il rasa Catane et des dizaines de villes du sud-est, tuant environ deux tiers de la population catanaise.

Paradoxalement, cette double destruction permit une renaissance éblouissante.

La reconstruction fut confiée à des architectes visionnaires (comme Vaccarini) qui adoptèrent le style baroque sicilien.

Ils rebâtirent Catane avec des rues larges et rectilgnes pour offrir des échappatoires en cas de séisme, et utilisèrent la lave noire (basalte) en contraste avec le calcaire blanc de Syracuse pour créer des façades d'une beauté dramatique.

La ville actuelle est littéralement née des décombres de la catastrophe.

 

3.4. Métropolisation et modernité : l'assaut des pentes

Au XIXᵉ siècle, la pression démographique poussa les habitants toujours plus en altitude sur les pentes.

L'agriculture (vigne, agrumes, fruits secs) devint la base de l'économie.

Malgré une émigration massive vers les Amériques au tournant du XXᵉ siècle, laissant des traces toponymiques comme les villes nommées "Etna" en Pennsylvanie ou en Californie, la population ne cessa de croître.

Aujourd'hui, on assiste à un phénomène de métropolisation du volcan.

L'agglomération de Catane s'est étendue pour englober les villages du piémont (Gravina, Mascalucia, Trecastagni), formant une nappe urbaine continue qui grimpe à l'assaut de la montagne.

Des villes comme Adrano, Paternò, Bronte et Zafferana Etnea forment une ceinture dense habitée par près d'un million de personnes.

Cette densité, en zone volcanique à risque élevé, est unique au monde. Elle révèle une audace mesurée, où la terre et l'identité l'emportent sur la peur.
 

 

IV : L'acquisition de savoir, explorateurs, philosophes et le Grand Tour

L'Etna a toujours exercé une fascination.

Monter le volcan n'était pas un exploit sportif, mais une aventure métaphysique : c'était aller contempler la mécanique du monde, palper les forces originelles de la création.

 

4.1. Les Pionniers antiques : le suicide et l'aube impériale

La figure tutélaire de l'Etna est le philosophe Empédocle d'Agrigente (Ve siècle av. J.-C.).

Personnage mystique, médecin, poète et thaumaturge, il est indissociable du volcan.

La légende raconte qu'il gravit l'Etna pour en étudier les phénomènes, ou peut-être pour se jeter délibérément dans le cratère central.

Son but aurait été de disparaître sans laisser de trace pour faire croire à sa nature divine et à son ascension vers l'Olympe.

Le volcan, incorruptible, refusa cette duperie et rejeta, dans un jet de lave, l'une de ses sandales en bronze, révélant ainsi sa nature mortelle aux hommes.

Ce mythe du suicide philosophique a hanté la littérature occidentale, de Hölderlin à Matthew Arnold.

Une ruine située à 2 900 mètres d'altitude porte encore le nom de « Torre del Filosofo » (Tour du Philosophe), marquant le lieu supposé de son dernier campement.

Des siècles plus tard, en 125 ap. J.-C., l'empereur romain Hadrien entreprit l'ascension.

Aventurier intrépide et esthète, son but n'était ni scientifique ni suicidaire, mais contemplatif : il voulait voir le lever du soleil depuis le toit de la Méditerranée, observer le moment où l'ombre triangulaire de l'Etna s'étend sur toute la Sicile jusqu'à l'horizon.

C'est l'un des premiers exemples documentés de tourisme esthétique dans l'histoire.

 

4.2. Le Grand Tour : L'Etna comme étape initiatique

Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, l'Etna devint le point culminant du Grand Tour, ce voyage éducatif que l'aristocratie européenne entreprenait pour parfaire sa culture classique.

La Sicile, avec ses ruines grecques et son volcan actif, représentait le summum du « sublime » romantique : une beauté terrifiante et grandiose.

  • Patrick Brydone (1770) : ce gentilhomme écossais, membre de la Royal Society, a transformé la perception du volcan avec son best-seller A Tour through Sicily and Malta. Il ne se contenta pas d'admirer ; il mesura. Armé d'un baromètre, il calcula l'altitude du volcan et fut l'un des premiers à décrire avec précision la zonation climatique de l'Etna. Il divisa la montagne en trois régions : la Regione Culta (fertile et habitée), la Regione Selvosa (forestière) et la Regione Deserta (neigeuse et volcanique). Son récit fit de l'Etna une destination scientifique incontournable.

 

  • Jean-Pierre Houël (1776-1779) : Peintre et graveur français, Houël passa quatre ans à documenter la Sicile pour son monumental Voyage pittoresque des îles de Sicile, de Malte et de Lipari. Ses gravures à l'aquatinte sont d'une précision documentaire exceptionnelle. Il illustra non seulement le cratère fumant (descendant même à l'intérieur, bravant les fumerolles), mais aussi les curiosités botaniques comme le Châtaignier des Cent Chevaux (Castagno dei Cento Cavalli). Cet arbre millénaire, situé sur le versant est, aurait, selon la légende, abrité sous son immense ramure la reine Jeanne d'Anjou (ou Jeanne d'Aragon) et sa suite de cent chevaliers lors d'un orage. Les planches de Houël ont fixé l'iconographie de l'Etna pour l'Europe des Lumières.

 

  • Johann Wolfgang von Goethe (1787) : lors de son Voyage de renom en Italie, Goethe arriva en Sicile avec l'idée que « sans la Sicile, l'Italie ne laisse aucune image dans l'âme. C'est ici que se trouve la clé de tout. » Bien qu'il n'ait pas atteint le sommet principal en raison de l'enneigement printanier, il explora les Monti Rossi et fut fasciné par la fertilité exubérante qui côtoyait la destruction. Sa vision était celle d'un naturaliste-poète, cherchant l'Urpflanze (la plante originelle) dans ce jardin volcanique.

 

  • Alexandre Dumas (père) (1835) : Le romancier français a laissé un récit d'ascension savoureux dans Le Speronare. Avec sa verve habituelle, il raconte son impréparation comique : parti en vêtements légers de lin alors qu'il congelait sur place au sommet. Il dut emprunter une cape militaire à son guide. Arrivé au bord du cratère, il fut saisi par une émotion mystique face au lever du soleil, écrivant : « Jamais je n'avais vu Dieu de si près, et par conséquent si grand. » Il décrit aussi la Casa Inglese, un refuge construit en 1811 par les officiers britanniques pendant l'occupation napoléonienne, qui servait de camp de base aux voyageurs.

 

  • Guy de Maupassant (1885) : dans La Vie errante, Maupassant offre une vision plus sombre et sensorielle. Pour lui, l'Etna est une « bête » assoupie. Il décrit les champs de lave comme un « velours noir », fasciné par la texture morbide et magnifique du paysage minéral. « C'est la mort noire, figée, et luisante sous le soleil », écrit-il, capturant l'esthétique de la désolation qui contraste avec la lumière sicilienne.

 

Tableau comparatif des visions du Volcan
VoyageurAnnéeApproche.Contribution majeure
EmpédocleVe s. av. J.-C.Mystique / philosophiqueLégende du suicide et de la sandale d'airain.
Hadrien125 ap. J.-C.Esthétique / ImpérialeL'ascension pour le lever de soleil (tourisme avant l'heure).
Patrick Brydone1770Scientifique / EmpiriqueZonation climatique, mesures barométriques.
Jean-Pierre Houël1776Artistique / DocumentaireGravures du cratère et du Châtaignier des 100 Chevaux.
Goethe1787Romantique / Synthétique"La Sicile est la clé de tout."
A. Dumas1835Aventureuse / NarrativeRécit vivant, émotion spirituelle au sommet.
G. de Maupassant1885Sensorielle / RéalisteDescription du "velours noir" et de la "bête".

 

Partie V : Le Pacte de Feu — Vivre sur le volcan Aujourd'hui

Pourquoi rester ?

Pourquoi reconstruire inlassablement sur le dos d'un monstre ?

La réponse des habitants de l'Etna est pragmatique et passionnelle.

L'Etna ne fait pas que détruire, il enrichit.

C'est un terroir d'exception où le risque est le prix à payer pour l'abondance.

 

5.1. L'agriculture héroïque : le don de la cendre

Les cendres volcaniques sont un engrais naturel miraculeux.

Riches en potassium, phosphore, magnésium et oligo-éléments, elles se décomposent rapidement pour former des sols noirs, légers et drainants.

Cette fertilité permet des cultures uniques au monde.

  • L'Or Vert de Bronte : la Pistache
    Sur le versant ouest du volcan, là où le sol est le plus aride et rocailleux (les sciara), pousse le pistachier (Pistacia vera). La Pistache de Bronte (AOP) est surnommée l'« Or Vert ». Les arbres, tortueux, s'accrochent directement à la lave. La culture suit un rituel séculaire : la récolte n'a lieu que les années impaires (tous les deux ans). Les années paires, les bourgeons sont supprimés (« éborgnage ») pour permettre à l'arbre de se reposer et d'accumuler une sève riche. Le résultat est une pistache d'une couleur vert émeraude intense, au goût concentré et résineux, sans égale dans le monde. C'est une économie vitale pour la région, transformant un désert de pierre en richesse.

 

  • Le Sang du Volcan : le vin de l'Etna
    La viticulture sur l'Etna connaît une renaissance spectaculaire. On parle de « viticulture héroïque » car les vignes sont souvent plantées sur des terrasses étroites de pierre sèche, difficiles d'accès. Le cépage roi est le Nerello Mascalese. Souvent comparé au Pinot Noir de Bourgogne ou au Nebbiolo du Piémont pour sa robe claire et son élégance, il produit des vins fins, minéraux et complexes. Le concept clé est celui des Contrade. À l'instar des « climats » bourguignons, les contrées sont des parcelles délimitées par d'anciennes coulées de lave. Comme chaque coulée a un âge et une composition chimique différents, le goût du vin change radicalement d'une contrada à l'autre, même distantes de quelques centaines de mètres. De plus, grâce au sol sablonneux volcanique, de nombreuses vignes ont survécu à l'épidémie de phylloxéra du XIXᵉ siècle ; l'Etna possède donc un patrimoine unique de vignes franches de pied (non greffées), certaines centenaires, qui donnent un vin d'une pureté historique.

 

  • L'Or Liquide : le miel de Zafferana
    Sur le versant est, Zafferana Etnea est la capitale du miel. L'apiculture y est une tradition ancienne. La biodiversité de l'Etna permet une transhumance des ruches : les abeilles butinent d'abord les fleurs d'oranger en plaine, puis remontent vers les châtaigniers et enfin vers les genêts de l'Etna et l'astragale à haute altitude. Ce miel, célébré lors de la grande fête de l'Ottobrata chaque octobre, est l'essence distillée de la flore volcanique.

 

5.2. Psychologie et résilience : « Mamma Etna »

Vivre sur l'Etna forge une mentalité particulière, un mélange de fatalisme et de fierté.

Les habitants ne se sentent pas victimes, mais gardiens.

Ils ne disent jamais que le volcan « détruit », mais qu'il « reprend son territoire ».

Il y a une personnification intense : l'Etna est une mère. Elle peut être colérique, mais elle nourrit ses enfants.

Cette relation est médiatisée par le sacré.

À Catane, le culte de sainte Agathe est central.

Le voile de la sainte, relique précieuse, est réputé avoir arrêté le fleuve de lave à plusieurs reprises (notamment en 1886 et 1669, bien que partiellement).

Lors des éruptions menaçantes, les processions sortent les reliques face au front de lave, dans un dialogue tendu entre la foi et le feu.

Le fatalisme n'exclut pas la science.

L'Etna est l'un des volcans les plus surveillés au monde par l'INGV (Institut national de géophysique et vulcanologie).

Les habitants vivent avec un œil sur l'application de surveillance, scrutant les trémors et la direction du vent pour savoir s'il faut couvrir les voitures et balayer les balcons.

Cette cohabitation entre la prière et le sismographe est l'essence même de la modernité sicilienne.

 

Conclusion

L'Etna est un monde en soi. Du haut de ses cratères fumants où Typhée exhale sa rage, jusqu'aux rivages noirs d'Aci Trezza où les rochers de Polyphème brisent les vagues, il structure l'espace, le temps et l'esprit de la Sicile.

C'est un palimpseste : sur ses flancs, les mythes grecs recouvrent les légendes sicules, les églises baroques sont bâties sur des temples romains, et les vignes poussent sur les ruines des coulées passées.

Pourquoi les personnes choisissent-t-elles de vivre ici ?

Parce que l'Etna offre une intensité de vie introuvable ailleurs.

La fertilité de la terre, la beauté du paysage et le sentiment d'appartenir à une histoire millénaire compensent la menace.

Vivre sur l'Etna, c'est accepter que rien n'est éternel, et que la destruction est le prélude nécessaire à la renaissance.

Comme l'a si bien vu Goethe, c'est ici, dans ce frottement entre la vie exubérante et la mort minérale, que se trouve la « clé de tout ».

Ce rapport a été rédigé en synthétisant les données historiques, géologiques et culturelles pour offrir une vision holistique de l'Etna, conformément aux exigences d'un document de recherche approfondi.

 

Sources et Références

L'Etna : Mythes, Symboles et Histoire de la Sicile - Etna3340

Mythes et légendes de Sicile (2), Encelade, Typhon, Héphaïstos, Charybde et Scylla - bluesy.eklablog.com

La Sicile : Mythes grecs, évènements et...aires [ M.T. POURPRIX ] - ASAP Université de Lille

Jean-Pierre Houël - Wikipédia

Catania - Wikipedia

Grand Tour, le voyage initiatique en Sicile - Etna3340

Quel est l'éléphant (u Liotru) symbole de Catane sur la Piazza Duomo ? - Central Apartments

The elephant of Catania and its legend - il Signo' Cocco

Legend of the "Liotru" - Sicily on the Net - Sicilia in Rete

Etna - Wikipédia

Etna ou Mongibello ? Histoire, noms et légendes du volcan - Etna3340

Sicile - Wikipédia

Sicanes - Wikipédia

Monts Sicanes: réserves naturelles et villages - Sicile-Sicilia

Vallée du Simeto, Paterno, Adrano - Sicile-Sicilia

Histoire de la Sicile - tonyboss.chez-alice.fr

L'Etna - Maupassant par les textes

Impact de l'Etna sur la population et l'environnement - ENS Etna

A Tour through Sicily and Malta by Patrick Brydone - Fifty Words for Snow

Alexandre Dumas - dumaspere.com

Full article: Geographic context of the Green Pistachio of Bronte - Taylor & Francis Online

Bronte pistachio harvest - Pistì

Etna - Superiore.de

Le Nerello Mascalese : Pourquoi est-il le Pinot Noir de la Méditerranée - Etna3340

INGV Catania

INGV Vulcani

 

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