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06/01/2026

Je vis au pied de l'Etna depuis des décennies. Chaque matin, je regarde ce géant fumer. Comme volcanologue, je ne vois pas juste une montagne.

Je vois une énigme scientifique fascinante. L'Etna est un rebelle dans le monde de la géologie.

Il ne respecte pas les règles habituelles. C'est ce qui le rend si unique et précieux.

 

Une erreur très commune

On me pose souvent cette question en randonnée.

Antonio, est-ce un volcan de subduction comme le Stromboli ? Ou est-ce un point chaud comme à Hawaï ?

La réponse va te surprendre. Ce n'est ni l'un, ni l'autre. C'est une véritable anomalie géologique.

Pour comprendre, il faut regarder sous nos pieds. Très profondément sous la Sicile.

 

Pourquoi ce n'est pas une subduction classique

Au nord de la Sicile, il y a les îles Éoliennes. Le Stromboli ou Vulcano sont des volcans de subduction.

Là-bas, la plaque ionienne plonge sous la Calabre. Cela crée des magmas visqueux et explosifs.

Mais l'Etna est différent. Il est situé sur la plaque qui "ne devrait pas" fondre ici.

Son magma est fluide et basaltique. Il ressemble à celui des dorsales océaniques.

Pourtant, nous sommes dans une zone de collision continentale. C'est un paradoxe total pour la science.

 

Le secret : le retrait de la plaque

Voici mon explication de géologue, simplifiée.

Imagine une nappe que tu tires doucement sur une table.

La plaque ionienne plonge, mais elle recule vers le sud-est.

On appelle cela le "slab rollback". Ce retrait crée un vide gigantesque. La nature a horreur du vide.

Le manteau terrestre remonte alors verticalement pour combler l'espace.

C'est cette aspiration qui nourrit l'Etna. Le magma monte directement depuis le manteau profond.

Il ne stagne pas longtemps dans la croûte.

 

L'importance de l'escarpement de Malte

Il y a un autre acteur clé dans cette histoire. C'est une faille immense appelée l'Escarpement de Malte.

Elle longe la côte est de la Sicile. C'est une cicatrice profonde dans la croûte terrestre.

L'Etna a grandi à l'intersection de ces failles. C'est comme une fenêtre ouverte sur le manteau.

Cela permet à des volumes de lave énormes de sortir. C'est pour cela que l'Etna est si actif et grand.

 

Une exception qui confirme ma passion

C'est cette complexité qui me passionne. L'Etna est un laboratoire à ciel ouvert.

Il mélange des caractéristiques de plusieurs types de volcans.

C'est un volcan "intraplaque" dans une zone de convergence.

Cette singularité influence tout ici. Elle dicte la fréquence des éruptions.

Elle modifie la composition des roches que je te montre.

Comprendre cela change notre regard sur le volcan. Ce n'est pas juste de la lave qui coule.

C'est la respiration profonde de la Terre.

Viens marcher avec moi sur ce sol unique.

Je t'expliquerai tout cela en regardant le cratère.

volcan Etna etna3340

Introduction : la crise épistémologique du volcanisme sicilien

Dans le vaste théâtre de la géologie planétaire, l'autorité scientifique repose souvent sur la capacité des modèles théoriques à prédire et expliquer les phénomènes naturels.

La théorie de la tectonique des plaques, paradigmatique depuis la seconde moitié du XXᵉ siècle, a magistralement classé le volcanisme en trois compartiments étanches :

Les zones de divergence où naît la croûte océanique.

Les zones de convergence, où les arcs volcaniques émergent en raison de la subduction, sont l'un des trois compartiments de classification du volcanisme.

Les points chauds intraplaques, manifestations de panaches thermiques profonds.

Pourtant, au cœur de la Méditerranée, le Mont Etna se dresse comme une réfutation majestueuse de cette classification simpliste.

Culminant à plus de 3 300 mètres et dominant la côte orientale de la Sicile, l'Etna n'est pas seulement le volcan le plus actif d'Europe.

Il est une anomalie géodynamique persistante.

Sa position géographique le place à l'avant-pays d'une zone de subduction active, celle de la Calabre, mais sa géochimie refuse obstinément de se conformer au standard calco-alcalin des volcans d'arc voisins comme le Stromboli. [1, 2]

Inversement, bien qu'il présente des affinités avec les basaltes de point chaud (OIB Ocean Island Basalts), il ne repose sur aucun panache mantellique fixe et ne montre pas la progression d'âge linéaire caractéristique d'une plaque dérivant au-dessus d'un point chaud stationnaire. [3, 4]

Cette singularité pose un problème fondamental d'autorité scientifique :

Comment les modèles peuvent-ils prétendre à l'universalité s'ils échouent à expliquer l'un des systèmes volcaniques les plus étudiés au monde ?

L'Etna oblige la communauté scientifique à sortir des dogmes établis pour explorer des mécanismes plus subtils, tels que les déchirures lithosphériques (slab tears) et les flux mantelliques toroïdaux.

Ce rapport, fruit d'une analyse exhaustive des données géologiques, géophysiques et géochimiques les plus récentes, se propose de déconstruire le "paradoxe de l'Etna".

À travers une narration détaillée de son évolution, depuis les premières tholéiites sous-marines jusqu'aux paroxysmes actuels du Mongibello, nous démontrerons que l'Etna est le produit d'une interaction rare et complexe entre la tectonique de collision et la dynamique des fluides mantelliques.

Il ne s'agit ni d'un point chaud, ni d'une subduction classique, mais d'une fenêtre ouverte sur les processus de déchirement de la lithosphère terrestre.

 

Chapitre I : Le cadre géodynamique de la Méditerranée centrale

Pour saisir l'essence de l'anomalie etnéenne, il est impératif de disséquer le contexte tectonique dans lequel elle s'inscrit.

La Méditerranée centrale est une zone de convergence lente entre les plaques Afrique (Nubie) et Eurasie, une collision qui a débuté au Crétacé et se poursuit aujourd'hui.

Cette convergence n'est pas un affrontement frontal simple.

Elle est médiée par une mosaïque de microplaques et par la dynamique complexe du retrait de la plaque plongeante.

 

La subduction de l'arc calabrais et le retrait de la plaque (rollback)

Le moteur principal de la géodynamique régionale est la subduction de la lithosphère ionienne sous l'arc calabrais.

La plaque ionienne, vestige dense et ancien de l'océan Téthys, plonge vers le nord-ouest sous la plaque eurasienne.

Ce processus est piloté par la gravité.

La plaque froide et dense coule dans le manteau, entraînant le recul de la charnière de subduction vers le sud-est.

Ce phénomène, connu sous le nom de "slab rollback" (retrait de la plaque), est responsable de l'ouverture du bassin tyrrhénien en arrière-arc au cours des derniers millions d'années. [5, 6]

Ce retrait n'est pas uniforme.

Les travaux de Doglioni et al. (2001) et de Gvirtzman et Nur (1999) mettent en lumière une asymétrie cruciale.

La lithosphère ionienne, océanique, recule rapidement vers le sud-est.

En revanche, la lithosphère sicilienne adjacente (Plateau Hybléen), de nature continentale et plus épaisse, résiste à la subduction et ne recule pas, ou très peu. [1, 7]

Cette différence de vitesse de retrait entre deux segments adjacents de la lithosphère crée une zone de cisaillement vertical majeur le long de la marge orientale de la Sicile.

 

L'escarpement de Malte : une frontière rhéologique

L'architecture tectonique sous le volcan Etna est dominée par l'escarpement de Malte.

Une paléo-marge continentale mésozoïque qui sépare le bloc continental pélagien (Sicile) du bassin océanique ionien. [8]

Cette discontinuité crustale agit comme une "charnière" tectonique.

C'est le long de cette structure que s'accommode le mouvement différentiel entre la Sicile (qui reste relativement fixe) et la plaque ionienne (qui "coule" et recule vers le manteau).

L'Etna s'est installé précisément à l'intersection de cette zone de cisaillement NNW-SSE (escarpement de Malte) et des fronts de chevauchement E-W de la chaîne des Apennins-Maghrébides. [9]

Cette localisation n'est pas fortuite.

Elle correspond à une zone de distension crustale (transtension) induite par la déchirure de la plaque plongeante en profondeur. 

Contrairement aux volcans d'arc qui se forment bien au-dessus de la plaque plongeante (environ 100 km au-dessus de la zone de Benioff), l'Etna se trouve dans une position d'avant-pays, techniquement sur la plaque "inférieure", là où la lithosphère commence à peine à se courber pour entrer en subduction. [1]

C'est cette position "impossible" qui a longtemps dérouté les géologues.

 

La fenêtre asthénosphérique (Slab Window)

L'hypothèse la plus robuste pour expliquer la présence de magmatisme dans cette zone de compression régionale est celle de la "Slab Window" ou fenêtre de plaque.

La subduction de la plaque ionienne n'est pas continue latéralement.

À l'ouest de la Calabre, sous la Sicile orientale, la plaque s'est déchirée verticalement.

Cette déchirure, ou "Vertical Slab Tear", permet au manteau asthénosphérique sous-jacent, chaud et pressurisé, de remonter à travers la brèche. [7, 10]

L'absence de plaque froide faisant écran sous l'Etna permet à l'asthénosphère de venir "lécher" la base de la lithosphère sicilienne.

La décompression adiabatique de ce manteau ascendant provoque sa fusion partielle, générant des magmas basaltiques sans qu'il soit nécessaire d'invoquer un panache thermique profond venant du noyau. [3, 10]

L'Etna est donc le "fils de la déchirure", un volcan né de la rupture mécanique d'une plaque tectonique plutôt que de son recyclage thermique classique.

Acitrezza Faraglioni Etna3340

Chapitre II : La réfutation du modèle de point chaud (hotspot)

Pendant des décennies, l'abondance des laves de l'Etna et leur signature géochimique alcaline (OIB Ocean Island Basalt), semblable à celle d'Hawaï ou de la Réunion, ont conduit de nombreux chercheurs à classer l'Etna comme un point chaud. [2, 4]

Cette hypothèse séduisante offrait une explication simple à la source de chaleur nécessaire pour produire 500 km³ de laves. 

Cependant, une analyse rigoureuse des données invalide ce modèle classique.

 

Absence de trace de point chaud et stationnarité

Le critère définissant un point chaud est la fixité de la source mantellique par rapport à la lithosphère mobile.

Si l'Etna était un point chaud, le mouvement de la plaque africaine vers le nord-ouest devrait créer un chapelet de volcans éteints au sud-est de l'Etna, avec une progression d'âge linéaire.

Or, l'examen du volcanisme en Sicile et dans le Canal de Sicile (Ibléens, Pantelleria, Linosa) ne montre aucune progression spatio-temporelle cohérente avec la direction et la vitesse de la plaque. [4, 11]

Le volcanisme ibléen, par exemple, est actif par intermittence depuis le Trias, bien avant la formation de l'Etna, sans déplacement géographique significatif compatible avec un panache fixe. [3]

 

La tomographie sismique : pas de "tige" profonde

Les techniques modernes de tomographie sismique, qui permettent de radiographier l'intérieur de la Terre, ont porté un coup fatal à la théorie du panache profond sous l'Etna.

Les images obtenues par l'INGV et d'autres instituts européens révèlent une structure complexe du manteau supérieur. [6, 12]

Les tomographies montrent une vaste zone de vitesses lentes confinée au manteau supérieur (les premiers 200-400 km), associée à la fenêtre de la plaque.

Celle-ci remplace une colonne thermique étroite et continue de vitesse sismique lente (indiquant la chaleur) s'enracinant à la limite noyau-manteau (2900 km). [7]

Plus profondément, on observe les anomalies de vitesse rapide correspondant aux résidus de plaques froides (slabs) accumulés dans la zone de transition.

Il n'y a pas de "racine" thermique profonde sous la Sicile qui justifierait l'appellation de point chaud au sens de Morgan ou Wilson. [13, 14]

 

Volume et flux thermique

Bien que le volcan Etna soit très productif à l'échelle humaine, son flux magmatique intégré sur le temps géologique reste modeste comparé aux grandes provinces ignées (LIPs) générées par les têtes de panaches mantelliques (comme les Trapps du Deccan ou le plateau d'Ontong Java).

Le volume total de l'édifice Etnéen, estimé à environ 535 km³ [15], a été produit sur 500 000 ans.

Un panache mantellique actif produirait typiquement des volumes d'un ordre de grandeur supérieur et s'accompagnerait d'un bombement crustal régional (swelling) beaucoup plus large et prononcé que celui observé en Sicile orientale. [1, 11]

L'ascension du bâti sédimentaire sous l'Etna est réelle, mais elle est davantage liée à la tectonique compressive et au diapirisme mantellique local qu'à la poussée dynamique d'un grand panache.

 

Chapitre III : le mécanisme du flux toroïdal (Toroidal Flow)

Si la source n'est ni une plaque fondante (subduction) ni un panache profond (point chaud), quel est le moteur de l'Etna ?

La réponse réside dans la dynamique des fluides mantelliques induite par le mouvement des plaques : le flux toroïdal.

 

La physique du flux mantellique

Le modèle proposé par Schellart (2010) et étayé par des simulations numériques offre l'explication la plus cohérente à ce jour. [3, 16]

Lorsqu'une plaque de subduction de largeur finie (comme la plaque ionienne) recule (rollback), elle déplace de la matière.

Le manteau situé sous la plaque (côté sub-slab) est mis sous pression, tandis qu'une dépression se crée du côté du coin mantellique (mantle wedge).

Pour équilibrer ces pressions, le manteau asthénosphérique se met en mouvement.

Il ne peut pas traverser la plaque solide, il doit donc la contourner.

Cela génère un flux horizontal en forme de tore (toroidal flow) qui tourne autour du bord libre de la plaque (le "slab edge" sous la Sicile).

Ce courant mantellique s'écoule de la zone sous la plaque africaine vers la zone arrière-arc tyrrhénienne. [3]

 

L'ascension adiabatique et la fusion

Ce qui est crucial pour le volcanisme, c'est la composante verticale de ce flux.

En contournant le bord de la plaque, le manteau est accéléré et subit une remontée verticale (upwelling) vigoureuse juste au niveau de la bordure de la plaque, c'est-à-dire sous la Sicile orientale et l'Etna. [3]

Cette remontée rapide de matériel mantellique chaud provoque une décompression adiabatique.

Comme la pression diminue sans perte significative de chaleur, le péridotite mantellique franchit son solidus et commence à fondre.

Ce processus génère des magmas basaltiques alcalins, riches en sodium et en éléments incompatibles, signature typique des sources intraplaques, mais générés ici par un processus cinématique lié à la subduction. [16, 17]

Ce modèle explique élégamment la position décalée de l'Etna par rapport à l'arc (latéralement offset) et la contemporanéité de son activité avec le recul de la fosse.

 

Chapitre IV : L'évolution temporelle et géochimique du magmatisme Etnéen

L'Etna n'est pas un monument statique, c'est un système en évolution rapide.

L'étude détaillée de sa stratigraphie et de la géochimie de ses laves révèle une transition fascinante, reflétant les changements dans la géométrie de la source mantellique et des conduits crustaux.

 

Phase 1 : le prologue tholéiitique (500 ka - 300 ka)

L'histoire commence il y a environ un demi-million d'années, non pas sur une montagne, mais au fond d'un vaste golfe marin qui occupait la dépression pré-etnéenne.

Les premières éruptions étaient fissurales et sous-marines.

Les témoins de cette époque sont les laves en coussins (pillow lavas) spectaculaires d'Aci Castello et les intrusions colonnaires d'Aci Trezza (Îles des Cyclopes). [18, 19, 20]

Ces laves primitives sont des tholéiites.

En pétrologie, les tholéiites sont des basaltes générés par des taux de fusion partielle relativement élevés (15-20%) à des pressions modérées.

Elles sont typiques des zones de forte extension crustale, comme les dorsales médio-océaniques.

Leur présence au début de l'histoire de l'Etna indique que le régime tectonique initial était dominé par une extension pure et rapide le long de la marge sicilienne, permettant une remontée directe et massive du manteau appauvri. [18]

Le manteau source était alors de type "DMM" (Depleted MORB Mantle), peu enrichi.

 

Phase 2 : la transition alcaline et les Timpe (220 ka - 110 ka)

Vers 200 000 ans, un changement majeur se produit.

La chimie des magmas bascule vers le champ alcalin (Na-alkaline), produisant des hawaiites, des mugéarites et des benmoréites. [19, 21]

Ce changement chimique marque la fin de l'extension pure et le début d'un régime plus complexe.

Les laves alcalines sont issues de taux de fusion plus faibles (5-10%) mais à des pressions plus élevées (plus grande profondeur).

Cela suggère que la zone de fusion s'est approfondie.

C'est l'époque de la formation des premiers volcans boucliers le long du système de failles des Timpe (escarpements de faille actifs sur la côte est).

La source mantellique devient plus hétérogène, incorporant des composants enrichis de type "OIB" (Ocean Island Basalt). [18] 

Cette transition correspond probablement à l'arrivée du flux toroïdal profond sous la zone, remplaçant la fusion superficielle liée à l'extension initiale.

etna eruption 2001 etna3340

Phase 3 : les grands stratocônes et la Valle del Bove (110 ka - 60 ka)

L'activité se centralise et se déplace vers l'ouest.

Une succession de centres éruptifs (Tarderia, Rocche, Trifoglietto I et II) construit des édifices imposants.

Ces volcans ont une vie tumultueuse, marquée par des phases explosives et des effondrements de flanc cataclysmiques.

C'est l'effondrement répété de ces édifices, combiné à l'érosion, qui a formé l'immense dépression en fer à cheval de la Valle del Bove sur le flanc est de l'Etna actuel. [22, 23]

Les dépôts volcanoclastiques de cette période, comme la formation du "Chiancone" sur la côte est, témoignent de glissements de terrain géants qui ont mobilisé des kilomètres cubes de roche, redessinant la morphologie du volcan et de la côte. [24]

 

Phase 4 : l'explosion des taux éruptifs (60 ka à présent)

La phase actuelle, dite "Stratovolcano", comprend l'édification du volcan Ellittico (60 ka > 15 ka) et du Mongibello (15 ka > présent).

L'Ellittico était un géant, atteignant probablement 3 600 ou 3 800 mètres d'altitude, avant d'être décapité par une série d'éruptions pliniennes (dont celle de 122 av. J.-C.) et des effondrements de caldeira. [22, 25]

Le fait le plus marquant révélé par les travaux récents de l'INGV est l'augmentation dramatique du taux d'éruption durant cette période.

Les volumes de magma émis ont grimpé en flèche, atteignant des valeurs de 0,004 à 0,01 km³/an, des taux comparables à ceux des systèmes volcaniques d'arc océanique très actifs. [15]

Tableau 1 : Évolution des Taux Éruptifs de l'Etna (Données INGV/Branca et al.)
Phase VolcaniquePériode (années BP)Taux Éruptif Moyen (km³/an)Contexte Géodynamique Interprété
Tholéiitique500 000 - 300 000Non quantifié (faible)Extension crustale, fusion superficielle
Timpe220 000 - 110 000~0.001 - 0.002Début du flux toroïdal, magmas alcalins
Valle del Bove110 000 - 60 000~0.002Stabilisation des réservoirs, effondrements
Stratovolcano60 000 - Présent0.004 - 0.010Ouverture maximale de la fenêtre de plaque, flux mantellique vigoureux

Cette accélération suggère que la "fenêtre" dans la plaque s'est agrandie ou que le flux mantellique s'est intensifié, permettant un transfert de magma vers la surface d'une efficacité redoutable.

 

La "chimérisation" récente : une source hybride ?

L'analyse des isotopes du Bore (B) et des éléments traces dans les inclusions vitreuses des laves les plus récentes (Mongibello) montre une tendance intrigante.

Bien que l'Etna reste un volcan intraplaque alcalin, on détecte une augmentation subtile mais constante des signatures de type "arc" (enrichissement en K, Rb, Cs, et rapports isotopiques B modifiés). [26, 27]

Cela indique que la source mantellique de l'Etna est en train de s'hybrider.

Le flux mantellique asthénosphérique qui alimente le volcan commence à éroder ou à interagir avec des portions du manteau qui ont été métasomatisées (hydratées et enrichies) par la plaque plongeante ionienne voisine. [15, 27]

L'Etna, initialement pur produit de la déchirure, commence à "goûter" aux fluides de la subduction.

Cette contamination progressive soutient l'idée d'une fenêtre de plaque qui s'élargit et connecte des réservoirs mantelliques auparavant distincts.

Stromboli et Strombolicchio etna3340

Chapitre V : Etna vs Stromboli, le duel des voisins

La comparaison entre l'Etna et le Stromboli, situés à peine à 100 km l'un de l'autre, offre une leçon magistrale sur la diversité volcanique.

Bien qu'ils soient souvent associés dans l'imaginaire collectif, ils représentent deux mondes géologiques distincts.

 

Divergence des sources

Le Stromboli est l'archétype du volcan d'arc.

Sa source est le coin mantellique (mantle wedge) situé au-dessus de la plaque plongeante.

Ce manteau est hydraté par les fluides libérés par la déshydratation de la croûte océanique subduite.

Ces fluides abaissent le point de fusion du manteau et enrichissent le magma en volatils (H₂O, CO₂, S) et en éléments lithophiles (LILE). [28, 29]

Le magma du Stromboli est donc visqueux, riche en gaz dissous, et donne lieu à une activité explosive rythmique constante ("activité strombolienne").

L'Etna, en revanche, puise dans l'asthénosphère décomprimée qui remonte à travers la déchirure de la plaque, sous ou à côté du coin mantellique classique.

Ses magmas sont des basaltes alcalins plus fluides, moins riches en eau magmatique initiale (bien que riches en CO₂ d'origine profonde).

 

Le rôle des fluides et la rhéologie

Une étude récente (Di Fiore et al., 2024) a mis en évidence que les différences de comportement éruptif entre l'Etna et le Stromboli ne tiennent parfois qu'à des variations infimes de composition chimique, notamment en Titane (Ti) et en Fer (Fe). [28]

Ces éléments contrôlent la cristallisation des oxydes (comme la magnétite) qui changent radicalement la viscosité du magma. 

Au Stromboli, la cristallisation rapide favorise le piégeage des bulles de gaz et l'explosivité.

À l'Etna, le magma reste souvent plus fluide, permettant les longues coulées de lave, bien que des changements subtils puissent déclencher des paroxysmes explosifs violents (fontaines de lave) lorsque le gaz s'accumule.

 

Interconnexion tectonique ?

Il n'y a pas de connexion hydraulique directe (un "tube" de magma) entre les deux volcans.

Leurs chimies sont trop différentes.

Ils répondent au même champ de contraintes régional.

Le système de failles décrochantes Tindari-Letojanni relie physiquement la région de l'Etna à celle des îles Éoliennes. [30, 31] 

Des séismes majeurs le long de ce linéament peuvent théoriquement déstabiliser les systèmes d'alimentation des deux volcans simultanément, créant une corrélation temporelle d'activité sans qu'il y ait de mélange magmatique. [32]

Tableau 2 : Comparaison Systémique Etna vs Stromboli
ParamètreEtnaStromboli
Type de VolcanismeIntraplaque / Déchirure (Slab Tear)Arc Insulaire (Subduction)
Série MagmatiqueAlcaline Sodique (Na-Alkaline)Calco-Alcaline / Shoshonitique (K-rich)
Source MantelliqueAsthénosphère (OIB-like) + contaminationCoin mantellique métasomatisé
Activité TypiqueEffusive + Fontaines de lave paroxystiquesExplosive rythmique persistante
Indice d'Explosivité (VEI)0 - 3 (Laves et Tephras)1 - 2 (Explosions constantes)
Teneur en VolatilsCO2 dominant (profond)H2O dominant (subduction)

Chapitre VI : Contrôle structural et instabilité des flancs

L'Etna n'est pas seulement un système magmatique, c'est un édifice mécanique instable.

L'interaction entre la montée du magma et la tectonique gravitaire définit la morphologie du volcan.

 

L'étalement gravitaire (volcano spreading)

Contrairement aux volcans d'Hawaï qui reposent sur une croûte océanique rigide, l'Etna est construit sur un substratum sédimentaire fragile.

Il repose sur les argiles plastiques du Pléistocène et les flyschs de la chaîne des Apennins. [8, 9]

Sous le poids colossal de l'édifice (plus de 500 milliards de tonnes de roche), ce substratum argileux se déforme et flue.

L'Etna s'étale donc sous son propre poids, cet étalement n'est pas symétrique.

À l'ouest et au nord, le volcan est butté par les montagnes des Nébrodes et Peloritani.

À l'est, en revanche, il n'y a rien pour le retenir : c'est la pente libre vers la mer Ionienne.

En conséquence, tout le flanc est et sud-est du volcan glisse inexorablement vers la mer à une vitesse de plusieurs centimètres par an. [8, 17]

 

Les failles actives : Pernicana et Timpe

Ce glissement est accommodé par deux systèmes de failles majeurs.

D'une part, la Faille de la Pernicana délimite le flanc nord mobile.

C'est une faille transpressive gauche très active, siège de séismes fréquents et superficiels. [24]

D'autre part, le Système des Timpe, situé sur le flanc est, se compose d'une série de failles normales en échelons (Timpa di Acireale, Timpa di Moscarello) qui découpe le versant.

Ces failles sont les cicatrices de l'extension gravitationnelle et tectonique.

Elles facilitent l'intrusion de dykes magmatiques qui, à leur tour, poussent le flanc vers la mer ("forceful intrusion"). [33]

L'éruption de 2001 et celle de 2002-2003 ont illustré ce mécanisme de manière spectaculaire.

Les dykes ne se sont pas contentés d'alimenter des coulées.

Ils ont agi comme des coins mécaniques, écartant le volcan et déclenchant des glissements sur les failles du flanc est. [34, 35] 

C'est une boucle de rétroaction : le glissement du flanc décomprime le système et appelle le magma.

Le magma s'injecte et accélère le glissement.

 

La menace de l'effondrement

L'histoire de la Valle del Bove nous rappelle que ce processus peut aboutir à des catastrophes.

La dépression actuelle est le résultat de l'effondrement de flancs entiers de l'ancien volcan Trifoglietto et des premiers stades de l'Ellittico.

Les dépôts de "Chiancone" et de "Milo Lahar" sont les témoins sédimentaires de ces avalanches de débris géantes qui ont atteint la mer. [24, 36]

Bien que le risque d'un effondrement total immédiat soit faible, l'instabilité du flanc reste le principal risque géologique à long terme pour la côte ionienne densément peuplée.

 

Chapitre VII : Études de cas de l'anomalie en action

Pour ancrer la théorie dans la réalité, examinons deux événements récents qui portent la signature de l'anomalie etnéenne.

 

L'éruption "parfaite" de 2001

L'éruption de juillet-août 2001 a été un cas d'école de la complexité etnéenne car elle a impliqué deux systèmes magmatiques distincts.

Le premier, le Système Central, était alimenté par un magma trachybasaltique porphyrique (riche en cristaux de plagioclase) résidant dans les conduits centraux et alimentant les évents supérieurs.

Le second, le Système Excentrique, fonctionnait simultanément avec un magma basaltique plus primitif, aphyrique (pauvre en cristaux) et riche en amphibole.

Ce dernier est monté directement depuis le manteau profond à travers une nouvelle fracture sur le flanc sud, sans passer par le réservoir central. [34]

Cette éruption a démontré que la "déchirure" tectonique peut permettre à des magmas profonds de contourner le système de stockage central et de faire irruption latéralement avec une énergie considérable (fontaines de lave, colonnes de cendres).

La présence d'amphibole dans le magma excentrique a également confirmé la richesse en eau de la source profonde, un indice de la contamination par les fluides de subduction. [34]

 

Les paroxysmes récents (2020-2024)

Depuis 2011, et avec une intensité accrue depuis 2020, l'Etna est entré dans une phase de paroxysmes fréquents au niveau du Cratère Sud-Est.

Ces événements, caractérisés par des fontaines de lave montant à plus de 1000 mètres (dépassant parfois la hauteur de la Tour Eiffel) et des colonnes éruptives atteignant la stratosphère (10-12 km), témoignent d'un système ouvert et très pressurisé. [37]

Ces paroxysmes ne sont pas de simples "pets" volcaniques, ils sont alimentés par des bulles de gaz géantes (slugs) qui remontent du fond du système d'alimentation.

La fréquence de ces événements confirme le taux d'apport magmatique très élevé calculé par l'INGV, validant le modèle d'une fenêtre asthénosphérique grande ouverte qui "pompe" le manteau à plein régime. [15, 37]

 

Conclusion : l'autorité de l'exception

Au terme de cette analyse, l'Etna apparaît non pas comme un désordre dans l'harmonie de la tectonique des plaques, mais comme une révélation de sa complexité réelle.

Dire que "l'Etna est une anomalie" est scientifiquement précis.

Il échappe aux cases "Subduction" et "Point Chaud" pour définir sa propre catégorie :

Le Volcanisme de Déchirure Lithosphérique (Slab Tear Magmatism).

Il se distingue par trois aspects majeurs.

Premièrement, il est alimenté par un flux toroïdal de manteau asthénosphérique induit par le recul de la plaque ionienne. 

Deuxièmement, il est localisé par l'Escarpement de Malte, une cicatrice crustale ancienne réactivée par la tectonique actuelle. 

Enfin, il évolue chimiquement par hybridation, mélangeant sa source mantellique pure avec les fluides de la subduction voisine.

Cette compréhension a des implications profondes pour l'autorité scientifique.

Elle nous rappelle que les modèles (comme la tectonique des plaques classique) sont des cartes, pas le territoire.

L'Etna nous force à regarder les "bords" des plaques non comme des lignes abstraites, mais comme des volumes tridimensionnels qui se déchirent, fluent et fondent.

Pour le volcanologue, l'Etna est l'autorité ultime, il ne se soumet pas à la théorie.

C'est la théorie qui doit se plier à sa réalité de pierre et de feu.

C'est une fenêtre ouverte sur les entrailles de la Terre, nous montrant en temps réel comment la planète digère la fin d'un océan et la naissance d'une montagne.

L'Etna n'est ni un point chaud, ni une subduction, il est l'Etna, et cela suffit à occuper des générations de chercheurs.

Mes références scientifiques

Pour affirmer que l'Etna est une anomalie, je ne devine rien.

Je m'appuie sur des recherches géologiques solides.

Voici les études majeures que j'ai consultées pour cet article.

Gvirtzman, Z. & Nur, A. (1999). The formation of Mount Etna as a consequence of slab rollback. Publié dans la revue Nature, vol 401. C'est l'étude fondatrice sur la théorie de la "succion".

Doglioni, C., et al. (2001). Tectonics of the Maghrebian-Apennines-Atlas system. Ce papier explique la dynamique complexe de la plaque sous nos pieds.

Branca, S., et al. (2011). Geological map of Etna volcano. C'est la carte géologique de référence pour nous, volcanologues. Elle détaille l'histoire éruptive du volcan.

INGV (Istituto Nazionale di Geofisica e Vulcanologia). Je consulte leurs données de surveillance au quotidien. C'est la base de mon travail de terrain.

INGVvulcani. Il Blog INGVvulcani è un canale di comunicazione dell’Istituto Nazionale di Geofisica e Vulcanologia (INGV) nato nell’aprile 2018 per diffondere informazioni corrette e autorevoli sull’attività dei vulcani italiani e sui risultati degli studi e ricerche dell’INGV.


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